TRIBUNE. Pour Angela Kamakil Siteyi, l’arrivée du groupe Equity dans le secteur des pharmacies marque bien plus qu’une diversification de ses activités. L’experte y voit l’émergence d’un modèle de santé intégré, associant soins, médicaments et financement, susceptible de répondre plus efficacement aux défis d’accès aux services de santé en Afrique.
Par Angela Kamakil Siteyi*
L’entrée récente du groupe Equity sur le marché des pharmacies pourrait constituer un tournant majeur pour les systèmes de santé africains. Bien au-delà d’une stratégie de diversification, cette initiative pose une question essentielle : l’Afrique est-elle enfin en mesure de relever l’un de ses défis les plus persistants, celui d’assurer un accès durable à des médicaments de qualité et à un coût abordable ?
Car l’accès aux traitements ne dépend pas uniquement de leur disponibilité. Il repose également sur leur prix, sur la continuité des soins et sur la capacité des systèmes de santé à répondre aux réalités économiques et sociales des populations.
Cette problématique est d’autant plus urgente que les maladies non transmissibles, comme le diabète, l’hypertension ou les cancers, progressent rapidement sur le continent. Leur prise en charge suppose un accès régulier à des traitements de longue durée, encore largement hors de portée pour une partie importante des patients.
Avec plus de 150 centres médicaux Equity Afya implantés dans des zones urbaines comme rurales au Kenya et dans plusieurs pays voisins, Equity poursuit une stratégie qui dépasse le simple développement d’infrastructures. Le groupe construit progressivement un écosystème associant prestations de soins, distribution de médicaments et solutions de financement, avec l’ambition de rapprocher ces services des communautés.
Pour Angela Kamakil Siteyi, le véritable enjeu réside toutefois ailleurs : dans la capacité à rendre ces dispositifs réellement inclusifs.
Elle se souvient d’une phrase entendue lors d’un forum consacré à la santé : « L’Afrique ne se résume pas à ses villes. Nairobi n’est pas le Kenya. » Une réflexion qui, selon elle, prend tout son sens à chacun de ses retours dans son village natal, où l’accès aux soins les plus élémentaires demeure souvent difficile.
« Ces communautés n’ont pas seulement été mal desservies ; elles ont été laissées de côté par les systèmes eux-mêmes », estime-t-elle.
Cette réalité est particulièrement visible au Kenya. Environ 70 % de la population vit en milieu rural. Les régions arides et semi-arides (ASAL) couvrent près de 80 % du territoire et abritent plus de dix millions d’habitants, parmi lesquels de nombreuses communautés pastorales qui restent insuffisamment desservies par les infrastructures sanitaires, financières et logistiques.
Selon l’auteure, ces populations sont trop souvent perçues uniquement sous l’angle de leurs besoins, alors qu’elles disposent pourtant d’actifs économiques réels – terres, bétail ou activités génératrices de revenus. Leur principal obstacle réside davantage dans leur manque de liquidités et dans l’absence de mécanismes permettant de convertir rapidement ces actifs en ressources mobilisables pour financer des soins ou une assurance santé.
L’exclusion, souligne-t-elle, n’est donc pas liée à une absence de richesse, mais à des systèmes conçus pour des réalités différentes.
Cette réflexion rejoint les principes de l’ESG, et plus particulièrement sa dimension sociale. Pour Angela Kamakil Siteyi, le « S » ne consiste pas seulement à multiplier les infrastructures ou les services. Il implique de concevoir des dispositifs adaptés aux conditions de vie réelles des populations, en intégrant dès leur conception les enjeux d’accessibilité et d’inclusion.
L’accélération de la transition numérique et le développement de l’intelligence artificielle rendent cette exigence encore plus importante. Une partie importante des Africains demeure exclue des services numériques en raison du coût des équipements, de la faiblesse des infrastructures ou d’un accès limité aux compétences digitales.
« L’inclusion ne peut pas être présumée. Elle doit être pensée dès la conception », insiste-t-elle.
Pour l’experte, c’est précisément ce qui distingue aujourd’hui le groupe Equity. Son développement dans le secteur des pharmacies ne représente pas seulement une nouvelle activité commerciale, mais l’illustration d’un modèle de santé intégré capable de rapprocher financement, soins et médicaments, y compris dans les territoires les plus difficiles d’accès.
Cette évolution intervient dans un contexte où le financement des systèmes de santé africains est soumis à de fortes tensions. Les ressources des bailleurs internationaux diminuent, tandis que de nombreux États peinent encore à consacrer à la santé les 15 % de leurs budgets nationaux recommandés par la Déclaration d’Abuja.
Face à ces contraintes, Angela Kamakil Siteyi estime que le prochain défi ne sera pas simplement de construire davantage de cliniques, de pharmacies ou d’outils numériques, mais de développer des systèmes capables de s’adapter aux modes de vie, aux revenus et aux mécanismes d’épargne des populations.
Selon elle, lorsque l’ensemble des acteurs – patients, professionnels de santé, financeurs, pouvoirs publics et communautés – participe à la création de valeur, les bénéfices sont partagés. La confiance s’installe durablement, les modèles deviennent plus résilients et les conditions d’une véritable souveraineté sanitaire commencent à émerger grâce à des financements hybrides associant ressources publiques, investissements privés et initiatives communautaires.
À titre personnel, Angela Kamakil Siteyi dit espérer voir un jour, dans ses régions d’origine de West Pokot et Kakamega, coexister une pharmacie, une clinique et une agence Equity.
« Ce ne serait pas simplement une question de proximité. Ce serait le signe qu’Equity transforme réellement sa promesse d’équité en une réalité vécue, fondée sur la dignité, l’accès aux soins et l’inclusion », conclut-elle.
Angela Kamakil Siteyi est experte des systèmes de santé en Afrique. Elle est spécialisée dans les partenariats, l’innovation, la gouvernance et la transformation des organisations.
