Rhinocéros blancs au bord de l’extinction, forêts tropicales qui reculent, espèces endémiques en sursis, face à l’urgence, la science a trouvé une réponse discrète mais puissante: la biobanque.

Collecter, Conserver, Transmettre, derrière ces trois verbes se joue une révolution silencieuse de la recherche scientifique. En conservant tissus, sang, ADN et cellules dans l’azote liquide, ces infrastructures deviennent une véritable assurance-vie pour la biodiversité africaine. Le Dr. Ambroise Kintossou Kouamé  a présenté cet outil stratégique lors d’un webinaire organisé le 1er septembre 2026 par Sharescreen Africa, dans le cadre des soirées conservation.

Comment sauver une espèce qui ne compte plus que quelques individus ? C’est l’une des questions prioritaires à laquelle le Dr Ambroise, Expert en biobanking au Centre de Ressources Biologiques/Biobanque de la CEDEAO, responsable des collections des maladies non transmissibles et responsable des salles et équipements de stockage à l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire ( IPCI), a apporté une réponse concrète. Lorsqu’une population sauvage s’effondre, la nature seule ne suffit plus à garantir sa survie. Les biobanques, elles, offrent une seconde chance, en conservant gamètes, embryons ou simples cellules somatiques, elles permettent de préserver la diversité génétique d’une espèce, bien après que celle-ci a disparu de son habitat naturel.

Le Dr Ambroise a illustré ce propos par des cas emblématiques de la conservation animale, rappelant qu’un échantillon congelé aujourd’hui peut devenir, demain, la seule trace génétique d’une espèce éteinte à l’état sauvage et potentiellement la clé de sa réintroduction future.

ANTICIPER  L’ÉPIDÉMIE  AVANT QU’ELLE N’ÉCLATE

Autre piste explorée lors de ce webinaire, la capacité des biobanques à détecter le danger avant qu’il ne devienne incontrôlable. En conservant des échantillons biologiques prélevés sur la faune sauvage par exemple, les chercheurs peuvent identifier en amont des agents pathogènes à potentiel zoonotique (Grippe aviaire, grippe porcine, COVID-19, rage,…) , ces maladies capables de franchir la barrière des espèces, de l’animal à l’homme.

Le Dr Ambroise a insisté sur ce lien direct entre santé de la biodiversité et santé publique car, estime-t-il, surveiller les écosystèmes, c’est aussi se donner les moyens d’anticiper la prochaine épidémie, plutôt que de la subir.

LES ÉTAPES CLÉS DU BIOBANKING

Derrière l’apparente simplicité d’un échantillon congelé se cache un processus rigoureux, en plusieurs étapes. Le Dr Ambroise a détaillé ce parcours technique :

– La collecte de l’échantillon biologique sur le terrain (sang, tissu, salive, gamètes) dans des conditions strictes d’hygiène et de traçabilité ;

– Le traitement immédiat pour éviter toute dégradation cellulaire ; la cryoconservation proprement dite, à -196°C dans l’azote liquide, qui suspend toute activité biologique et permet une conservation quasi illimitée ;

– Le catalogage et le stockage des données, indispensable pour rendre chaque échantillon exploitable par les chercheurs du monde entier. Une chaîne aussi précise qu’exigeante, où la moindre rupture de froid peut anéantir des années de collecte.

DES MODÈLES INSPIRANTS : FROZEN ARK ET BIODIVERSITY BIOBANKS SOUTH AFRICA.

Le projet Frozen Ark, fondé en 2004, collecte depuis vingt ans l’ADN et les cellules d’espèces menacées. Plus qu’une simple banque d’échantillons, c’est un réseau mondial, il coordonne les efforts de biobanking, forme et outille les pays qui veulent créer leurs propres infrastructures, et évite aux chercheurs de re-prélever sur des populations sauvages déjà fragilisées. Un modèle de coopération dont l’Afrique pourrait s’inspirer.

Plus proche du continent, l’Afrique du Sud est passée à l’action. Lancé en mars 2023, Biodiversity Biobanks South Africa (BBSA) fédère les biobanques du pays en un réseau national, piloté par le SANBI. Les résultats obtenus font mention d’un million d’échantillons du sang de rhinocéros, graines sauvages, cultures bactériennes, enfin coordonnés et accessibles à la recherche.

Pour le Dr Ambroise, la preuve est faite : une gouvernance africaine de la biodiversité génétique n’est plus une utopie, mais une réalité en marche.

L’AFRIQUE FACE À SES RICHESSES: ENTRE URGENCE ET SOUVERAINETÉ

Le continent africain abrite l’un des patrimoines biologiques les plus riches et les plus menacés  de la planète. Déforestation, braconnage, expansion agricole, changement climatique, les pressions s’intensifient, et le temps presse.

Pour le Dr Ambroise, une conviction s’impose : les biobanques ne sont pas un luxe scientifique réservé aux pays du Nord, mais une nécessité stratégique pour l’Afrique. Leur mission repose sur la conservation de la vie pour mieux la comprendre. Mais au-delà de la technique, ce webinaire a posé une question plus sensible : qui doit posséder ces échantillons biologiques africains ? Sur ce point, Le Dr Ambroise a plaidé pour des biobanques pilotées par des institutions du continent, condition indispensable pour que cette richesse génétique profite en priorité aux populations et aux écosystèmes africains.

FORMER UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE BIOBANQUIERS AFRICAINS

Au-delà des infrastructures, le Dr Ambroise a insisté sur un point souvent sous-estimé : sans experts formés, la meilleure biobanque reste une coquille vide. La formation de chercheurs, techniciens et gestionnaires de biobanques constitue donc un pilier stratégique, encore trop peu développé sur le continent. Cela suppose de développer des cursus universitaires spécialisés en génétique de la conservation et en gestion de biobanques, de créer des passerelles entre laboratoires africains et centres d’excellence internationaux, et de retenir localement les compétences plutôt que de les voir s’exporter faute de perspectives. Investir dans les hommes et les femmes qui feront fonctionner ces infrastructures est, selon le Dr Ambroise, aussi urgent qu’investir dans les congélateurs eux-mêmes.

LES OBSTACLES QUI FREINENT LE BIOBANKING AFRICAIN

Le Dr Ambroise ne masque pas les difficultés :

– Le financement d’abord : cryoconservation, azote liquide, électricité stable, des coûts lourds, difficiles à garantir dans de nombreuses régions.

– Le manque de personnel qualifié ensuite, aggravé par l’absence de protocoles standardisés entre pays, qui complique le partage des données à l’échelle du continent.

S’y ajoute un enjeu plus politique : celui de la souveraineté génétique. Trop longtemps, des échantillons prélevés en Afrique ont été conservés et exploités à l’étranger, une réalité qui pose frontalement la question de la biopiraterie. Le Protocole de Nagoya, a rappelé le Dr Ambroise, existe justement pour encadrer cet accès aux ressources génétiques.

– Dernier frein : le manque de coordination régionale, chaque pays avançant trop souvent en ordre dispersé, au détriment du poids collectif de l’Afrique dans la recherche génomique mondiale.

Autant de défis qui, selon le Dr Ambroise, ne doivent pas décourager, mais au contraire renforcer la mobilisation. Les modèles britannique et sud-africain prouvent qu’une autre trajectoire est possible à condition d’une volonté politique, claire et d’investissements inscrits dans la durée.

À -196°C, l’avenir de la biodiversité africaine tient dans un tube à essai. Ce que le Dr Ambroise Kintossou Kouamé  a démontré, c’est qu’une biobanque n’est pas un simple congélateur scientifique : c’est une police d’assurance contre l’irréversible. Reste une question, urgente : l’Afrique choisira-t-elle de piloter elle-même cette assurance-vie, ou continuera-t-elle à la sous-traiter à d’autres ? La réponse déterminera si le continent restera spectateur — ou acteur — de la préservation de son propre patrimoine génétique

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