TRIBUNE. Si les pays africains ont multiplié les engagements en faveur des droits des personnes handicapées, leur traduction concrète reste largement insuffisante. Santé, éducation, emploi et accessibilité demeurent les principaux chantiers d’une inclusion encore inachevée.
En Afrique, près de 63 millions de personnes vivent avec un handicap, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé. Un chiffre déjà considérable, qui reste pourtant en deçà de la réalité en raison de l’insuffisance des données statistiques dans de nombreux pays.
Derrière ces chiffres se cache une réalité bien connue des organisations représentatives des personnes handicapées : malgré des avancées juridiques incontestables, l’exercice effectif des droits demeure encore largement inégal.
Des avancées juridiques qui peinent à produire leurs effets
Au cours des dernières années, le continent s’est doté d’un cadre normatif de plus en plus solide. La majorité des États africains ont ratifié la Convention des Nations unies relative aux droits des personnes handicapées. L’entrée en vigueur, en 2024, du Protocole de l’Union africaine relatif aux droits des personnes handicapées renforce encore cette architecture juridique.
Plusieurs pays ont également engagé des réformes nationales. Au Sénégal, par exemple, la carte d’égalité des chances constitue une avancée importante en matière de reconnaissance des droits et d’accès aux services.
Mais entre les textes et leur application, l’écart reste important.
Dans de nombreux pays, les bâtiments publics, les transports, les établissements scolaires ou encore les administrations demeurent difficilement accessibles. Les démarches d’état civil, l’obtention de documents administratifs ou l’accès aux dispositifs de protection sociale continuent de se heurter à des obstacles matériels, administratifs et parfois discriminatoires.
Pour RAIPH-HANDICAP, le défi n’est plus d’adopter de nouveaux textes. Il est désormais de garantir leur mise en œuvre effective, à travers des politiques publiques financées, évaluées et contrôlées.
Santé : un accès aux soins encore profondément inégal
L’accès aux soins reste l’une des principales difficultés rencontrées par les personnes handicapées sur le continent.
Dans plusieurs pays d’Afrique australe étudiés par la Banque mondiale, seule une minorité bénéficie effectivement des services de réadaptation ou des aides techniques dont elle a besoin. Les centres spécialisés sont généralement concentrés dans les grandes villes, laissant les populations rurales largement dépourvues de solutions.
À ces inégalités territoriales s’ajoutent le coût des soins, des appareillages, des transports et le manque de couverture financière, qui rendent les traitements inaccessibles pour de nombreux ménages.
Cette situation est aggravée par une formation encore insuffisante des professionnels de santé aux différentes formes de handicap et par une faible prise en compte de cette question dans les politiques nationales de santé.
Pour RAIPH-HANDICAP, il est indispensable de changer de paradigme : le handicap ne doit plus être traité comme un secteur spécialisé, mais intégré à l’ensemble des politiques de santé publique.
L’école et l’emploi restent les grands défis de l’inclusion
L’exclusion commence souvent dès l’enfance.
Plus de six enfants handicapés sur dix ne sont toujours pas scolarisés en Afrique, faute d’établissements accessibles, d’enseignants formés ou de matériels pédagogiques adaptés.
Cette rupture précoce compromet durablement leur insertion professionnelle. À l’âge adulte, seule une faible proportion des personnes handicapées accède à un emploi rémunéré, alors même que leurs compétences sont encore trop souvent sous-estimées.
Au-delà des difficultés matérielles, ces exclusions trouvent leur origine dans des représentations sociales profondément ancrées. Dans certaines communautés, le handicap demeure associé à la malédiction, à la fatalité ou à la dépendance, alimentant la stigmatisation et les discriminations.
Faire évoluer ces perceptions suppose un travail de sensibilisation de longue haleine, conduit avec les premiers concernés. Les organisations de personnes handicapées ne doivent plus être de simples bénéficiaires des politiques publiques, mais des acteurs pleinement associés à leur élaboration.
S’inspirer de l’Europe sans renoncer aux réalités africaines
L’Europe dispose de cadres juridiques plus anciens, de systèmes de protection sociale plus développés et d’infrastructures d’accessibilité plus avancées. Les expériences menées en matière d’accessibilité universelle, d’accompagnement vers l’emploi ou de technologies d’assistance peuvent offrir des pistes utiles.
Mais ces modèles ne peuvent être reproduits à l’identique.
L’Afrique dispose également d’atouts propres, notamment ses mécanismes de solidarité familiale et communautaire, qui constituent des leviers précieux d’inclusion lorsqu’ils sont accompagnés par des politiques publiques ambitieuses.
L’objectif n’est donc pas d’importer un modèle extérieur, mais de construire des réponses africaines adaptées aux réalités économiques, sociales et culturelles du continent.
RAIPH-HANDICAP appelle à un changement d’échelle
Présent au Sénégal, aux Comores, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ainsi que dans plusieurs autres pays africains, RAIPH-HANDICAP fédère les organisations de personnes handicapées afin de porter une voix commune auprès des pouvoirs publics et des partenaires internationaux.
Le réseau défend une conviction simple : l’inclusion ne constitue pas une politique sociale parmi d’autres. Elle est une condition du développement.
Aucune stratégie en matière de santé, d’éducation, d’emploi ou de protection sociale ne peut prétendre être efficace si elle continue d’exclure une partie importante de la population.
À l’approche de plusieurs rendez-vous internationaux consacrés aux droits des personnes handicapées, RAIPH-HANDICAP appelle les gouvernements africains à transformer leurs engagements en financements concrets, les partenaires techniques et financiers à intégrer systématiquement des critères d’accessibilité dans leurs programmes, et l’ensemble de la société civile à poursuivre le travail de sensibilisation indispensable pour faire évoluer durablement les mentalités.
L’inclusion ne se mesure pas au nombre de conventions ratifiées. Elle se juge à la capacité de chaque personne, quel que soit son handicap, à accéder aux soins, à l’éducation, à l’emploi et à une citoyenneté pleine et entière. C’est à cette condition que les droits proclamés deviendront enfin des droits effectivement exercés.
